Sunday, August 28, 2005

« Le Choc des Civilisations » (1)

Lorsque nous recherchons sur Google les expressions « Clash of Civilizations » ou « choc des civilisations », nous trouvons respectivement 196.000 et 3.300 références. Cette expression, issue de la discipline scientifique des relations internationales connaît un réel engouement. Néanmoins, il apparaît que l’évocation de cette expression suscite de nombreuses passions contradictoires. Comme tout slogan, toute expression mise en exergue, nous remarquons que celle-ci est particulièrement galvaudée et fait l’objet de réels fantasmes, révélateurs de prises de positions idéologiques. L’objet de cet article (qui sera livré, tel un feuilleton, en trois parties) est alors triple : Procéder à l’explication de texte du « Choc des civilisations » et dresser un panorama descriptif de ses contempteurs, opposants. Nous conclurons cette « mini-série » de la rentrée par les enseignements en matière de guerre de l’information que nous pouvons en dégager.

L’explication de texte


Le livre est le développement d’un article publié en été 1993 dans la revue Foreign Affairs sous le titre The Clash of Civilizations ?. Cet article ayant suscité tant d’intérêts, de controverses, de comptes rendus parfois erronés que Huntington a décidé de développer, d’étayer cette thèse par un ouvrage au titre éponyme paru en 1996.
Cet ouvrage est un manifeste politique sur le modèle, selon Huntington, du rapport Kennan[1] . Il préconise un nouvel endiguement (containment), produit d’un rassemblement de la civilisation occidentale à court terme et à long terme d’un réflexe qu’il espère salvateur de citadelle assiégée. Ainsi, sous l’expression « le choc des civilisations », Samuel P. Huntington dresse cinq constats :


Le sentiment d’appartenance à une civilisation.


Le regroupement par culture, facteur d’identité culturelle devient dominant et s’exaspère. Ce « retour aux racines » constitue un terrain propice aux fondamentalismes et donne un sentiment de sécurisation face à une mondialisation économique perçue comme trop rapide.
Huntington est pessimiste : les « élites du Tiers-Monde » ont tendance selon lui à se désoccidentaliser du fait de la prétention occidentale d’imposer des institutions et des « règles du jeu » dans la politique intérieure et internationale.


Les lignes de fractures entre civilisations deviennent de nouvelles lignes de front où fleurissent les conflits.


Ainsi en Europe, la double fracture occidentale-orthodoxe (i.e. la guerre Croatie-Serbie, bombardements de l’OTAN suite aux évènements du Kosovo) et chrétienne-islamique (guerres de Bosnie).
De façon plus générale la confrontation entre le monde islamique et le monde occidental (la grande coalition contre Saddam Hussein, les sanctions contre la Libye accusée de terrorisme, le racisme latent entourant les communautés islamiques en Europe occidentale).
En Afrique du Nord, au Soudan, des gouvernements mènent des politiques d’islamisation de la société (cf. discours de SS Jean-Paul II à Khartoum en 1993 où il dénonce la politique islamiste du gouvernement soudanais)
La confrontation Islam-Orthodoxie au Caucase et en Asie Centrale.
Enfin il évoque l’ouverture possible d’un front entre l’hindouisme et l’islam (conflit indo-pakistanais) d’une part et entre le bouddhisme tibétain et l’islam (en Chine, tensions entre les « nationalités » Han, chinoise bouddhisto-confucéenne et Hui, chinoise musulmane et autres ouighiro-mongoles)


La prise de conscience de l’appartenance à une civilisation commune pour des ressortissants d’Etats différents.


Ici, nous abordons la notion de « pays-frère » différente de celle de l’ère soviétique.
Ex. : Le ralliement de l’opinion arabe à Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe, en dépit de l’envoi par des gouvernements de pays à majorité musulmane de contingents dans l’Alliance.
Ex.2 : L’accueil de l’Europe à la Slovénie et à la Croatie (processus-express de reconnaissance en 1991, acceptation rapide comme candidats à l’U.E….).
Ex.3 : Le soutien de la Turquie à la Bosnie musulmane.


Le métissage des civilisations est difficile et l’équilibre des pays déchirés est incertain.


Ainsi la Turquie déchirée entre héritage kémaliste laïc et le poids de l’islam de tradition sunnite ottomane. Au Mexique, la nouvelle classe dirigeante (comme Vincente Fox, l’actuel président de la république) voient leur pays comme appartenant à l’ensemble nord-américain et se trouvent parallèlement confrontés à des révoltes indiennes identitaires. Enfin, la Russie se trouve partagée entre les « occidentalistes » et les « eurasiatiques ».
L’Occident est menacé par la connexion islamo-confucéenne qui entend contrecarrer la puissance militaire occidentale par une expansion des armements.
Notamment de l’armement NBC (Nucléaire, Bactériologique, Chimique), le développement/la prolifération des missiles balistiques et l’électronique appliquée.


Ainsi l’Occident tente d’imposer des normes universelles d’armement et de non-prolifération mais se heurte aux réseaux d’Extrême-Asie et du Proche-Orient.


La Chine selon lui se livre non seulement à une course aux armements en Extrême-Orient mais aussi exporte armes et techniciens en Libye et en Irak, aide l’Algérie à construire un réacteur nucléaire et vend de la technologie nucléaire à l’Iran. La Corée du Nord quant à elle, qui possède l’arme nucléaire, vend des missiles à la Syrie et à l’Iran. Enfin le Pakistan livre à la Chine ses missiles air-sol Stinger surnuméraires.
Huntington résume ainsi en tranchant de « pacte de secours mutuel entre renégats qui lie le proliférateur et ceux qui les soutiennent »


Les thèses de Huntington sont-elles convaincantes et/ou provocantes ?


Huntington tout d’abord fait preuve de nombre d’intuitions fortes :


- Il éclaire le concept de choc des civilisations même si il semble en faire trop grand cas. En effet il existe au moins trois grands échiquiers dans le jeu des relations internationales : Les rapports politico-militaires classiques, les rapports économiques marqués du sceau de l’interdépendance et enfin l’interpénétration culturelle.


- Il a un discours presque rêveur en nimbant par exemple de racisme les épreuves de force économiques les relations nippo américaines.
Les tensions « le choc des civilisations » – sont extrêmement vives entre la tendance à la globalisation intercontinentale irrésistible et des mouvements de fragmentation d’Etats. Ceux-ci a été révélé notamment part la chute du communisme qui a réveillé de vieux antagonismes ethniques, confessionnels congelés par les régimes idéocratiques.


Les lignes de fractures aujourd’hui se réduisent au défi islamique qui n’a pas encore vécu son « Siècle des Lumières » bien que l’Iran vive son « Thermidor » avec l’arrivée de « réformistes » dans certaines sphères de l’Etat (Présidence notamment). Voir ainsi la publication du rapport du National Security Council Américain du 22 Septembre 2002 et sa définition de « rogue states » où seuls l’Irak et la Corée du Nord sont cités.


Le défi islamique se manifeste par ailleurs – et Huntington l’a bien montré – par le concept de « pays-frère » et son corollaire qu’est la notion de « diplomatie missionnaire ». En effet parallèle peut être fait, et a été fait notamment par le politologue et sociologue du communisme Jean Mounerot, entre la figure du chef de l’Etat, chef de la diplomatie et maître à penser d’une idéologie et son rôle missionnaire de propagation par la diplomatie de l’idéologie dont il est le gardien. Ainsi la diplomatie dans les années 80 de la jeune république islamique d’Iran dirigée par l’imam Khomeyni peut être mise en parallèle avec celle de la jeune U.R.S.S. de l’entre-deux-guerres avec Lénine comme « commandeur des croyants » communistes.


Huntington, emporté par son élan souffre d’un excès de pessimisme car le syndrome entre autres de « pays-frère » semble exagéré : L’influence de la Turquie sur la Bosnie-Herzégovine est exagéré, au contraire la communauté internationale a été surprise de la retenue d’Ankara sur sa politique balkanique durant la crise (le premier ministre turc en visite à Sarajevo en 1994 a refusé catégoriquement de visiter la grande mosquée de la ville malgré les insistances des autorités bosniaques-musulmanes).


Par ailleurs il sous-estime ce que Malraux appelait la « tentation de l’Occident » et la vigueur de ses greffes : Les régimes libéraux ont abattu les systèmes communistes et se sont implantés dans des pays d’Asie pour ne citer qu’eux. Le destin des terres d’Islam n’est pas non plus à sens unique : le fondamentalisme bien que fidélité à la source de la foi est plus une réaction et/ou une recherche de nouvelle voie.


Enfin Huntington semble s’égarer dans la connexion islamo-confucéenne où il ne prouve rien et décrit surtout des collusions en matière d’armement : Où est le conflit de civilisations ?
L’Asie confucéenne par sa stabilité (certes au prix d’une paix armée, d’une coexistence pacifique) apparaît plus comme un second Occident dont les relais principaux sont la Corée du Sud, le Japon et Taïwan et l’entrepôt la Chine intégrée par son adhésion à l’OMC au commerce mondial.

Par Tancrède,


[1] George Kennan, ambassadeur des Etats-Unis à Moscou en 1946, envoie un rapport au Secrétariat d’Etat sur l’évolution des rapports soviéto-américains. Face à la menace communiste il préconise « l’endiguement » (containment) de la part du monde occidental. Ce rapport confidentiel a été matière à l’article paru anonymement (dont Kennan est sans nul doute l’auteur) dans la revue américaine Foreign Affairs de Mars 1947.